Il y a déjà cinq jours que nous sommes arrivés à Rantepao, la capitale de la région de Tana Toraja. Cinq jours à voir et à faire des choses intéressantes, fascinantes même, souvent troublantes. Cinq jours à repousser le moment d’écrire, de trouver les mots pour expliquer une culture qui est si ancienne, si riche et surtout, si différente de la nôtre. Aujourd’hui, je suis bien contente d’avoir attendu et d’avoir laissé mijoter tous ces stimuli visuels et auditifs, ces découvertes inattendues, pendant quelques jours : cela m’a permis de percevoir bien différemment tout ce que nous avons vu et vécu cette semaine. Mais bon, commençons par le début…
Tana Toraja est une région montagneuse au sud de Sulawesi, une île indonésienne. Ici, une culture vieille de plus de 2000 ans a su survivre à la colonisation et à la modernisation. Les Torajas ont donc des coutumes bien particulières, qui ne ressemblent en rien à ce que nous Occidentaux connaissons. Depuis deux millénaires, ces gens ont une manière bien à eux de construire leurs maisons, de célébrer les naissances et les mariages et surtout, de souligner les décès.
Les Torajas accordent en effet une attention toute particulière aux rites funéraires : en général, une famille passera toute sa vie à gagner l’argent nécessaire à offrir de « belles » funérailles à ses morts, de manière à ce que ceux-ci atteignent le paradis et les protègent de là-haut. Pour ce faire, plusieurs éléments seront requis : funérailles qui s’étendent sur une semaine, à deux endroits différents, qui regroupent la famille et les amis éloignés des quatre coins du monde (souvent, plus de 1000 personnes assistent à la cérémonie), sacrifices de cochons et de buffalos considérés comme sacrés (la quantité et la « qualité » de ces animaux dépendra du statut de la famille – les plus riches pourront sacrifier jusqu’à 1000 buffalos dont la valeur pourra atteindre 8000$ chacun!), des danses et processions traditionnelles, etc. Ensuite, le corps du défunt ne sera non pas enterré, mais placé dans un tombeau creusé à la main (durant 6 à 7 mois), à même le roc d’une montagne ou d’une falaise. Anciennement (il y a plus de 400 ans), les plus riches étaient plutôt déposés dans des cercueils en bois qui étaient ensuite accrochés sur le flanc d’une falaise, à l’aide de piliers de bois. Les bébés, eux, sont plutôt déposés dans un trou creusé dans un tronc d’arbre, de manière à ce que leurs esprits continuent de grandir avec celui de l’arbre, qui devient leur « mère » et les nourrit de sa sève.
Encore aujourd’hui, dans la région Toraja, des buffalos à 5000$ continuent d’être traités aux petits oignons, en vue de leur fin « glorieuse ». Des tombeaux sont encore dispersés ici et là, dans à peu près toutes les montagnes des environs. Des arbres abritant des bébés continuent de grandir. Des cercueils vieux de 500 ans, tombés de leur falaise, en décomposition, laissent voir les ossements qu’ils contiennent.
Il y a cinq jours, tout cela nous était tellement étrange, tellement effrayant, à la limite macabre. Aujourd’hui, après avoir passé une journée avec un guide toraja, nous percevons ces coutumes de manière bien différente. Souvent, c’est l’inconnu qui fait peur, et toutes les petites informations que nous avons pu recueillir aujourd’hui nous ont permis de mieux comprendre la culture des Torajas. Nous avons même assisté à des funérailles, et avons vraiment apprécié voir de nos yeux tous ces rituels que nous comprenons dorénavant beaucoup mieux. Ce qui était terrifiant est devenu fascinant, et ce qui était étrange est maintenant beau, symbolique… poétique.
Notre passage à Tana Toraja restera un moment fort de notre voyage, où les mots « inconnu » et « découvertes » auront pris tout leur sens. Tana Toraja, ce sera aussi des images des rizières les plus vertes qui existent, des ciels bleus comme jamais, des nuages comme de la barbe à papa et des villages peuplés de ribambelles d’enfants aux yeux pétillants.